Rencontre avec Arabstazy

Deux physiciens tunisiens introduisent la nuit parisienne aux musiques actuelles arabes.

Amine et Salma m’ont donné rendez-vous au Petit Bain, qui accueillera la première nuit concoctée par eux pour Arabstazy. Ensemble ils font découvrir aux parisiens la scène des musiques actuelles des autres rives de la Méditerranée, dans toutes ses variétés. Une belle occasion de les découvrir, et d’en apprendre plus sur leurs motivations, leur engagement pour la préservation et la popularisation d’un patrimoine musical syncrétique au-delà de tout “kitsch ethnique”.

Qui est Arabstazy ?

Amine - A l’origine on est des potes ; Salma,  c’est le bon fit. C’est une routarde, elle a l’habitude, elle a des expériences.

Amine se présente comme vieux – parce qu’il a 30 ans, pas facile –, il est aussi végétarien, et s’est expatrié en France pour ses études supérieures en sciences qui l’emmenèrent jusqu’au doctorat. Il est l’une des deux têtes pensantes d’Arabstazy.

Salma, ancienne étudiante déçue de la physique troque la blouse pour la médiation numérique lors de son expatriation en France, et se lance, au fil de rencontres, dans la production de soirées house et techno, faisant notamment venir des artistes de Détroit à Paris. Elle a commencé les roulées depuis pas longtemps, et elle a encore un peu besoin d’assistance.

Salma – J’ai commencé pas spécialement par Détroit, mais par des défilés de mode, des shooting, dans l’organisation de concerts, expositions… et finalement, les évènements ont fait que je croise la route de trois Djs qui m’ont pris sous leur aile, ce qui m’a ouvert d’autres portes.

Au moment où l’on voit croître en France un attrait pour la techno non-occidentale, en particulier « orientale », avec des artistes comme AcidArab, pourquoi avoir créé Arabstazy ?

Amine - Moi je n’organisais pas de soirées. J’ai un label, Shouka, que j’ai monté il y a un an et demi, et j’avais envie de faire une soirée, notamment avec les artistes du label. De fil en aiguille, on a réfléchi à ce qu’on avait envie de faire, et ça a pris une dimension qui dépasse celle du label. L’envie c’était d’avoir une prog’ qui soit vraiment intéressante, quitte à ce qu’elle soit risquée.

Il fallait une ligne directrice, donc on a décidé d’inviter des artistes qui vivent dans des pays dits arabes parce que la langue officielle est l’arabe, ou des artiste qui vont utiliser un patrimoine issu de ces pays.

Ce qui m’intéresse c’est tout le patrimoine qui vient de pays arabes, mais qui n’est pas forcément arabe ni islamique. Par exemple, le stambeli en Tunisie [équivalant du gnawa pour le Maroc. A grands traits, un syncrétisme du vodou dans une culture islamique]. Il y a ce côté « préserver un patrimoine », le faire connaître et le diffuser, et aussi, le refaire vivre, au travers des musiques actuelles.

C’est aussi une manière de dire que les pays dits « arabes » ont une culture immensément plus large que la culture arabo-musulmane. Il y avait des choses avant l’islam, avant les arabes, qui sont encore présentes. L’identité n’est pas un truc simpliste, c’est le bordel.

Salma – C’est sûr qu’il y a une sensibilité tunisienne. Moi j’ai l’impression qu’on a une responsabilité à programmer ce qui se passe de l’autre côté de l’Occident et de ne pas laisser l’exclusivité à une forme d’exotisme musical.

Salma, toi qui est liée à la scène techno de Détroit, est-ce qu’il y a pour toi des similitudes avec la scène électronique arabe, tunisienne en particulier ?

Ce qui s’est passé en Tunisie n’a pas donné l’électro, mais la désindustrialisation qui s’est produite en Occident s’est passée aussi en Tunisie. Ca a donné d’autres cultures, comme le rboukh.

[C’est une danse initiée par les ouvriers désœuvrés qui se réunissaient dans des cafés où il la pratiquait. L’aspect très sensuel lui avait attiré l’opprobre d’une plus haute société]

Ce qui s’est passé à Détroit a très vite touché la Tunisie car il y a une certaine ouverture. Tout ce qui se passe dans le monde y est récupéré directement, sans qu’on attende que ça devienne une mode. Ce qu’on retrouve dans l’électro, c’est l’appel à la transe. La Tunisie comme c’est un pays africain, on se retrouve directement dans cette musique, qui s’est très vite ancrée dans cette culture. Les jeunes algériens ou marocains que je rencontre me disent que la Tunisie a été très précoce dans l’électro.

Est-ce que les soirées telles que vous les pensez avec Arabstazy trouveraient aussi un public par exemple en Tunisie ?

Salma – Oui carrément, et ça marcherait très bien. Shinigami San en a fait plein, il a  tout un collectif derrière lui [World Full of Bass]. 

Amine – Il faut relativiser, c’est dans un certain milieu en Tunisie. C’est aussi grand public que la musique électronique en France, ta grand-mère elle ne connaît pas.

 


Amine, présente nous un peu ton label, Shouka

C’est sensé être un label de musique électronique. En fait il n’y a qu’une sortie aujourd’hui et c’est du reggae-dub tunisien.

Shouka produit plein de choses différentes, mais qui vont se réunir dans la musique électronique. Par exemple ce disque il a été remixé, notamment par Shinigami San, SKNDRMais ça n’a rien à voir avec le morceau original. Le but c’est de faire communiquer les influences et que tout se nourrisse.

Il y a aussi le côté patrimoines musicaux quand on va chercher des aspects du patrimoine qui ne sont pas très connus, comme le tambeli, et qu’on va ensuite le passer “à la moulinette électronique”.

A partir de septembre, on part sur un projet en Iran. On va chercher de la musique persane, jouée par des musiciens juifs iraniens. Ca c’est l’aspect peu connu de l’Iran où il y a une grande communauté juive [25 milles environ]. C’est pour montrer qu’il y a aussi ça. Dans le Sud de l’Iran il y a aussi une musique afro-iranienne, qui fait penser au stambeli: des rythme africains, une transe, qui rappelle aux rituels à l’origine du gnawa, du stambeli, et qui visent à l’adorcisme.

Arabstazy est-il un projet voué à se pérenniser ou est-ce un événement unique ?

Amine – Au départ j’étais parti pour quelque chose de fini, mais je ne suis plus tellement convaincu. J’aime bien les choses qui ont une fin, comme le groupe RIEN qui a programmé sa fin. Mais il y a beaucoup d’artistes que j’aimerais programmer dans le cadre d’Arabstazy.

Salma – Ca va être un autre concept après la première, Shouka doit aussi vivre dans Arabstazy.

Qui sont les artistes que vous avez programmés pour Black Spirit, la première, samedi soir ?

Nazal
Amine – Nazal c’est un mec qui a décidé de ne pas vivre de la musique. Il est menuisier, et comme ça il fait ce qu’il veut. Il a réussi quand même à accoucher d’un album.

Nazal est deux ; producteur poétique et chercheur d’or qui alimente ses sets de raretés et d’inconnues sonores : Il y a pas longtemps il a perdu un disque, il en était malade parce que les trucs qu’il y a dedans, tu les trouve pas. Musique en trompe l’œil, pas toujours électronique dans sa nature, mais qui illusionne l’auditeur tant elle sonne aussi « comme si ».

N3rdistan 
Salma – C’est un groupe avant tout, avec Walid, leader et chanteur. Il est passé par pas mal de choses, le rock, le rap, même le métal. Il habite en plein milieu de la campagne à côté de Perpignan, très peace and love, déconnecté du monde, végétarien, il fait de la méditation.

Amine – Je crois qu’il a ouvert une classe de métal au conservatoire de Perpignan ou quelque chose comme ça.

Beaucoup de sonorités électroniques dans cette musique où l’on retrouve aussi toutes les influences de son chanteur, notamment le rap, en dialecte marocain (darija) et beaucoup de poésie arabe (Mahmoud Darwich, Ahmad Matar…) déclamée, exultée, mystifiée. La vidéo soutient particulièrement la puissance des textes.

Salma – Il est très engagé car les poètes étaient extrêmement engagés. Ca parle de choses qui font partie du passé qui sont encore d’actualité. J’aime beaucoup ces textes et la façon de les adapter de nos jours.

Amine – Comme c’est du live, tu vas retrouver une énergie vraiment rock : une batterie, une guitare, et un joueur de kora et de flûte peul. D’ailleurs, il se décrit comme un sufi-nerd !

Sunjun
Amine – Il est français d’origine sino-khmère ; il a mis un pied récemment dans la scène tunisienne et il a eu envie d’exploiter notamment le patrimoine de la musique arabe. 

C’est un touche-à-tout, ce qui le caractérise, c’est la curiosité. Il travaille depuis peu avec Nawel Ben Kraiem} [chanteuse franco-tunisienne, à la voix caractéristique, rocailleuse] {qui reprend un virage carrément rock, avec un nouveau guitariste, Nassim. Ils travaillent ensemble pour un projet plus électronique. Sun Jun fait un set hybride entre mix et live, et ils présenteront les morceaux qu’ils ont préparés avec Nawel.

Shinigami San
Salma – C’est un vieux de la scène électro actuellement émergeante en Tunisie. C’est le leader du collectif } World Full of Bass{, qui organisait les} World Full of Bass{, comme un festival. C’est le} godfather de la dubstep, lui appelle ça Bass Driven Music.

Il est aussi passé par le rock, et cite Jimi Hendrix dans ses influences. Il jouera avec instruments pendant son set, notamment un synthé. 


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