Bob Dylan, prix Nobel

Pour la première fois dans l'histoire de l'académie, le prix Nobel de littérature est décerné à un artiste issu de la musique, Bob Dylan. Les romanciers américains Don Delillo, Thomas Pynchon ou Philip Roth étaient également pressentis à la prestigieuse récompense mais c'est Robert Zimmerman, né en 1941, qui est récompensé pour « avoir créé dans le cadre de la grande tradition de la musique américaine de nouveaux modes d'expression poétique ».

The Times They Are-A Changin' - The Times They Are-A Changin' (1964)
« Come writers and critics /Who prophesize with your pen / And keep your eyes wide »

Le songwriting de Dylan s'installe aux cotés des plus grands, mais le choix qui se porte sur le chanteur américain bouscule aussi la conception de cette grande littérature. Car ce n'est pas sur papier que l'on lit Dylan, on l'écoute. La carrière de Bob Dylan a montré, à l'image d'un véritable auteur, une écriture régulière et reconnaissable, poétique et politique dont le moyen de diffusion de l'écriture sont ses chansons. Tous, qui se sont inspirés de lui, reconnaissent l'importance de son écriture car ce n'est pas tant sa voix - souvent critiquée - qui restera gravée dans l'histoire, mais l'immense héritage de ses textes et du symbole qu'il a su produire dans la musique; sa légende qu'il n'aura cessé de construire à travers une inspiration prolifique.

Subterranean Homesick Blues – Bringing It All Back Home (1965)
« You don't need a weather man / To know which way the wind blows »

Enfant terrible de la scène new-yorkaise du début des années soixante, Bob Dylan mûrit aux cotés d'autres chanteurs qui s'illustrent dans les thèmes engagés qu'ils évoquent. Dylan et ses contemporains de Greenwich Village écrivent pour les droits civiques ou contre la guerre et les inégalités qu'elle engendre. Pour la première fois, des blancs critiquent ouvertement les États-Unis, dénoncent l'attitude impérialiste de leur pays. Bob Dylan s'implique politiquement à travers ses chansons et inspire une génération avec Highway 51 Revisited (1965), Bringing It All Back Home (1965) ou Blonde on Blonde (1966), qui ayant toujours la radio allumée, n'hésite plus à manifester et à s'opposer aux institutions de la Mère Patrie. Bob Dylan fait sa révolution éléctrique, alors qu'une partie de la jeunesse américaine tente de la faire en brisant les codes conservateurs de la fin des années 1960. 

Shelter For The Storm – Blood on the Tracks (1975)
« And if I pass this way again, you can rest assured / I'll always do my best for her, on that I give my word
In a world of steel-eyed death, and men who are fighting to be warm / Come in, she said
I'll give ya shelter from the storm 
»

Il y a l'écriture politique de Bob Dylan profondément liée aux années soixante mais il y a celle qui nous plonge dans son intimité confuse. En s'émancipant des contraintes de la musique folk, Zimmerman s'illustre dans une écriture plus psychédélique et poétique, narrant comme personne des histoires du réel, des histoires inspirées de la culture populaire américaine teintées de lyrisme, ou des histoires (d'amour) personnelles. L'écriture de Dylan est sujette à l'interprétation, à de nombreuses références politiques, religieuses ou poétiques. Elle interroge également et participe à la mystification du chanteur. On connaît Dylan par son attitude, arrogante parfois, ténébreuse avec la vieillesse, mais aussi par sa capacité à changer de masque selon les périodes. Ses chansons ont façonné son visage et son histoire. Bob Dylan est un personnage romantique, l'écriture prend le dessus sur l'être. 

All The Tired Horses, Self Portrait (1970)
« All the tired horses in the sun / How am I supposed to get any riding done? »

Le choix de l'académie suédoise est clivant, et provoque de nombreuses réactions, positives ou négatives. Sans le support de la musique, Dylan se serait fait remarqué par son écriture ? De nombreuses critiques font état d'une écriture construite sur du plagiat de poètes anonymes du continent américain. D'autres critiques le fait qu'il est un musicien, et non un auteur. Pourquoi ne pas lui avoir dédié un prix Nobel de la musique?  Néanmoins, c'est tout une carrière exceptionnelle qui est récompensée, et ouvre la voie à d'autres paroliers, qui, on l'espère, pourront faire valoir leur talent d'écriture aux cotés des plus grandes plumes du 21ème siècle. Bob Dylan a beau être arrogant, copieur, relativement convainquant en live, peu ont joui d'une si grande aura mystique dans le monde de la musique, et ceci grâce à son écriture.

Renan Puglisi

 

 


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