Jukebox Motel : Road book au coeur de la musique des années 60 aux États-Unis

1965. Un jeune paysan d'un village québecois décide de braver l'interdit familial et de renoncer à son statut d'héritier du plus grand cultivateur de fraises du Canada pour émigrer aux Etats-Unis et y faire fortune en tant qu'artiste. Entre désillusion sur le marché de l'art, fortune précoce et mariage à distance, Thomas James Shaper sillonne une Amérique encore dans l'attente de 1968, de Woodstock et des années 1970.

De New-York à la Californie, le désormais citoyen américain (suite à son rocambolesque mariage avec Joan, son "indamante") se retrouve aspiré par la folie des plus grands artistes américains de son époque. D'abord jaugé par Andy Warhol, il accueille chez lui ensuite Bob Dylan pour une nuit de fête. Mais c'est surtout sa rencontre impromptue avec Johnny Cash au comptoir d'un bar de Los Angeles qui va changer sa vie. A l'issue d'une simple et unique conversation avec l'auteur de Walk The Line, Thomas Shaper décide de tout faire pour trouver le "diable d'endroit" qui apaiserait à la fois Johnny Cash et lui même. Sa recherche en devient presque mystique et sur sa route s'entremêlent les destinées de tout un tas de personnages attachants.

 

Très poétique, l'oeuvre possède un lien très particulier avec la musique. Celle des sixties bien sûr, qui habite littérallement les 300 pages et qui aide grandement à se projeter dans une époque inconnue. Perdu dans sa propre époque on en vient presque à voir le héros Thomas Shaper comme un musicien lui même, entre blues et rockabilly, à la manière de son mentor Johnny Cash. D'ailleurs lui même entonne à deux reprises une de ses chansons, donnant une athmosphère intimiste à chacune de ses apparitions et établissant ainsi une relation (ou du moins une illusion de relation) privilégiée avec la star américaine. De plus les chapitres sont parsemés des poèmes et des chansons que s'écrivent Thomas et sa femme Joan par lettres interposées d'un côté et de l'autre du continent américain. Ces lettres coupent le récit mais mettent surtout en lumière la difficulté qu'a Thomas à maitriser ses sentiments. Les deux mariés cherchent donc à combler leur incapacité à s'aimer vraiment par une relation épistolaire vide de sens et vouée à l'échec. Or tous les "contrats d'indamants" et toutes les chansons du monde ne suffisent pas à cacher leurs déboires.

Surtout, l'auteur (le jeune Tom Graffin dont c'est le premier roman après avoir longtemps écrit les mémoires de particuliers) a bien conscience de cette très forte interaction entre son roman et l'univers musical. Sans doute bien aidé par son passé d'auteur-compositeur (pour des stars comme Joyce Jonathan ou Petula Clark) il a bien compris le caractère inclusif de la musique dans l'univers littéraire qu'il a créée. C'est sans doute grâce à cela qu'il a décidé de doter son roman d'un de ses principaux points forts : une bande originale parfaitement adaptée aux 3 grandes parties de son livre. Composée par Lewis Evans, celle-ci fait passer son roman à une étape supérieure en l'ancrant dans le transmédia. Qui de mieux placé que ce jeune anglais de 30 ans arrivé très jeune en France pour suivre ses parents dans leur camping-car pour nous immerger dans ce temple de la culture musicale anglo-saxonne qu'est l'Amérique des années 60 ? Ses chansons font office de pont : de part et d'autres de l'Atlantique tout d'abord pour familiariser les petits frenchies que nous sommes avec une musique méconnue de beaucoup, mais aussi entre les époques puisque un demi-siècle nous sépare avec l'histoire, et surtout entre les univers. En effet l'univers du récit est en grande partie fantasmée, comme le montre d'ailleurs bien l'existence d'une véritable petite carte de cet univers sur la couverture du livre. Or Lewis Evans a parfaitement réussi à rendre compte de ce caractère fantasmagorique à travers sa musique, qui porte véritablement le roman et le complète à merveille. Sa collaboration avec Juliette Armanet est donc une vraie réussite et une très bonne découverte, dont on ne peut qu'attendre encore davantage à l'avenir.


Tom Graffin nous offre donc à travers ce roman très bien écrit la rare opportunité d'en apprendre davantage sur de nombreux épisodes, connus ou non, de l'histoire musicale américaine des années 1960-1970. Ainsi de la tentative d'assassinat d'Andy Warhol par Valérie Solanas jusqu'à l'amitié Cash-Dylan on assiste à de réelles tranches de vie de personnalités fortes et mythiques. Le point de vue adopté, celui de Thomas Shaper toujours à la recherche de quelque chose et constamment perdu ou en retard, provoque un suspens que l'on ne gâchera pas en spoilant la fin de l'intrigue. La force d'un tel livre est également dans sa capacité à nous imposer de fermer les yeux, d'arrêter de lire, de nous plonger dans la sublime BO (encore !) et de nous imaginer prendre un Cherry Cobbler avec Ted, Big Man et tous les autres. 

On est littéralement aspiré par ce premier roman très original et réussi qui se lit d'une traite. Une fois terminé on ne peut que se replonger avec une petite pointe de nostalgie dans la bande originale de Lewis Evans. Une grand oeuvre dans son ensemble donc, tellement complète qu'on ne peut que la recommander le plus vivement du monde à tous ceux qui se cherchent encore un roman de rentrée.
 

 


Dans l’ordre