La fin de l'état de grâce

Xavier Dolan prodige de 27 ans intègre une nouvelle fois la Compétition après le magnifique Mommy avec Juste La Fin du Monde, adaptation d'une pièce de Jean-Luc Lagarce. Écrite alors que l'auteur se savait atteint du Sida, elle prend pour sujet un dramaturge rentrant dans une famille qu'il n'a pas vue depuis 12 ans pour leur annoncer sa disparition prochaine. Mais rien n'est facile dans une famille régie par le ressentiment et l'incompréhension. 

Empressé de réaliser un film durant la longue pré-production de sa première aventure américaine, Dolan s'est amouraché de cette pièce de Lagarce chez laquelle il a su apprécier le rapport compliqué au sein de la structure familiale. 

Que le jeune cinéaste québécois, scénariste surprenant, mette en scène ses propres histoires de famille déchirées, c'est une chose (une excellente chose même). Qu'il s'attele à l'exercice compliqué de l'adaptation - qui plus est théâtrale - en est une autre. En hysterisant systématiquement le non-dit, le silence et l'embarras, Dolan annihile toute charge émotionnelle. Reste une enfilade épuisante de monologues hasardeux délivrés par une brochette d'acteurs millionnaires trop heureux de pouvoir en faire des caisses, et ce avec l'impunité délivrée par le fait de tourner avec un cinéaste à la mode. 

Étriquée dans la structure théâtrale comme dans un costard trop petit et pas assez flashy, la mise en scène de Dolan s'instille où elle peut, quand elle peut, par les quelques interstices ménagés par la pièce. On le voit faire. On le voit penser. Son rapport avec le texte s'avère primaire. Un dialogue mentionne le maquillage peu subtil du personnage de la mère ? Et que voici la pauvre Nathalie Baye grimée telle une geisha atteinte de cécité ? Par moment, Dolan semble même coupable du péché absolu : faire du Dolan. Si l'usage du On Ne Change Pas de Céline Dion dans Mommy, au delà de son courage, s'avérait organique et émotionnellement sensé, Dolan semble tenter de nous refaire le coup avec le Dragostea din tei de O-Zone. Associé à des flash-backs d'enfance, le hit moldave tombe ici comme un cheveu sur la poutine.

Malgré la déception, on perçoit toujours la teneur révolutionnaire du cinéma de Xavier Dolan. Ce dernier tâtonne, s'affine au fil des films et rebat les cartes en redéfinissant ce que ça peut bien vouloir dire d'être un bon cinéaste, aujourd'hui, en 2016. Au sein de sa génération, Dolan est sans égal. Il s'impose comme le seul vrai cinéaste millenial au milieu d'un marasme d'apprentis auteurs consciencieux formatés par leur milieu, par leur école, par Cannes, par une idée imposée et rance du statut de metteur en scène. Il est donc d'autant moins étonnant que nombre de critiques, confrontés à un cinéaste inclassable au talent lumineux, si peux soucieux des castes ou d'une éventuelle hiérarchie des goûts, en perdent un peu leur latin. Rester dans le coup, c'est important. Et à en croire certains, Dolan aurait livré avec Juste la Fin du Monde son film le plus "abouti". Mais reconnaître un grand talent et prendre conscience des éventuelles errances de ce dernier ne s'avèrent pas toujours incompatible.

 

crédits photos  vignette : latimes.com  cover : toutlecine.challenges.fr & affiche :  lexpress.fr


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