Antoine à Cannes : Jours 5 et 6

Lundi 16 Mai

Ouf. Le premier week-end est passé. Cela dit, à l'oeil nu, la Croisette ne semble pas spécialement désemplir. Le bord de mer, les devantures de magasins de luxe, se révèlent toujours aussi embouteillés, gorgés de curieux acculés par un dispositif Vigipirate particulièrement poussé. Bien malheureux celui qui, pressé par le temps, aurait décidé de passer d'une salle de cinéma à une autre en empruntant ce chemin. Pour tout déplacement, la rue d'Antibes semble à toute heure la solution la plus efficace.

 

 

Séance de 8h30 : Loving de Jeff Nichols confine au calvaire. Le réalisateur de Take Shelter et Mud, véritable jongleur d'émotions, fait succéder à la circonspection qu'inspirait Midnight Special,  hommage aux productions Amblin des années 80, un pur sentiment de consternation avec ce mélo sur fond de ségrégation et de lutte des Droits Civils dans la Virginie des années 60. Basé sur un fait divers célèbre aux Etats-Unis (un couple mixte se retrouve contraint à quitter l'Etat après s'être marié), Jeff Nichols annihile toute potentialité émotionnelle en reconstituant consciencieusement les faits par le menu. Le propos en soi n'est pas dénué de pertinence : les grands révolutions sociétales sont aussi le fait de gens simples, sans revendications politiques particulières, souhaitant simplement vivre leurs désirs. Mais un peu d'allant que diable ! Malgré une Ruth Negga sublime, le film n'est pas aidé par la prestation neurasthénique du toujours très mauvais Joël Edgerton. On en ressort avec l'envie de s'organiser un double programme La Couleur Pourpre / Sur la Route de Madison.

Mais pas le temps. Il faut enchaîner. On reste dans le sud des États-Unis, avec peut-être le seul vrai bon film de la journée (en tout cas le plus évidemment bon, on y revient après). Casting quatre étoiles pour Comancheria de David MacKenzie, un polar texan délicieux et drôle sur fond de crise financière, avec Jeff Bridges, Chris Pine et Ben Foster. Ce dernier tire particulièrement son épingle du jeu en pur redneck texan accro à la gâchette. Même si Jeff Bridges, maître incontesté des idiomes texans, décroche le plus de fous rires. Sans oublier, le character actor Gil Birmingham, souvent cantonné aux rôles d'indo-américains (le père de Taylor Lautner dans Twilight, c'est lui), ici sensible et émouvant sous les traits d'un ranger comanche philosophe.

Petite balade dans Cannes avant le prochain film. J'opte pour un taboulé d'une fadeur plutôt bluffante, pour ensuite intégrer la file d'attente pour la séance de presse de Personal Shopper. Il est temps de faire un point sur un élément fondamental de l'expérience #Cannes : les fameuses accréditations. Pour la presse, nous sommes classés en terme de couleur dans cette ordre : Jaune, Orange, Bleue, Rose, Rose Pastille et Blanche, cette dernière constituant le fin du fin. Dénommée "Presse Soirée", elle permet de rentrer partout, tout le temps, à toute heure et en priorité. On l'accorde aux critiques stars du New York Times ou du Monde. Je dois me contenter d'une accréditation Bleue, ce qui est pas mal du tout, d'autant plus que ce n'est que ma deuxième venue au Festival en tant qu'accrédité. A ma grande surprise, certains journalistes et blogueurs, que je suis et apprécie particulièrement, bénéficient comme moi d'une petite accréd’ Bleue (dont certains critiques des Cahiers du Cinéma, ce que je trouve scandaleux). La logique à l'œuvre derrière l'attribution de ses sésames m'échappe un peu, mais je ne vais pas me plaindre : il est rare que je ne puisse accéder à une séance. Toutefois cela peut s’avérer plus compliqué, comme dans le cas de Personal Shopper d’Olivier Assayas. Étant donné que, paraît-il, nul (ou si peu) n'est prophète en son pays, il se trouve qu'Assayas bénéficie d'une côte d'amour particulièrement élevée à l'étranger, et en particulier chez les critiques étrangers, particulièrement anglo-saxons. On a donc assisté  à un défilé ininterrompu d'accreds roses devant nous, les pauvres clochards en bleu, ce qui a provoqué, dans le microcosme cannois, un véritable moment de waterboarding psychologique. "Putain, ils font chier les roses" a t’on entendu  sous cape dans la queue. Une phrase qu'on entendrait rarement dans la vie de tous les jours.

Autre particularisme cannois, les huées. Après 5 jours d'une compétition oscillant entre le tiède et l'excellent, c'est à Personal Shopper qu'incombe la tâche d'inaugurer cette fière et magnifique tradition. L'occasion de constater le risque qu'encourent les participants à la compétition lorsqu'ils décident de proposer leur film au festival. Car les huées sont rarement l'œuvre d'une salle entière. Quatre hurluberlus excités, à la gueule de bois tenace, suffisent pour faire balancer le destin d'un film. Certes, Personal Shopper, même pour le critique le plus indulgent, peut difficilement provoquer un coup de foudre immédiat. C'est un film qui se digère et qui ne se facilite pas la tâche avec un final particulièrement opaque (si vous souhaitez connaître mon avis sur le sujet, je vous dirige vers ma critique. Les applaudissements furent épars, à n'en pas douter et les "bouuus" très localisés (et probablement français). L'accueil cannois dans toute sa cruauté.

 

Pour conclure la journée, un dernier film en langue anglaise, Mean Dreams du canadien Nathan Morlando. Un couple d'adolescents décident de fuguer dans la campagne américaine pour échapper au père de la jeune fille, un flic violent, corrompu et abusif interprété par Bill Paxton. Dans un autre contexte, j'aurais peut-être passé un bon moment, mais dans l’avalanche de films qui m’assaillent chaque jour un peu plus, difficile de ne pas phase out devant cette énième idylle adolescente à base de plans sur les arbres. Pas besoin d'un pur produit Sundance supplémentaire.

Mardi 17 Mai

Le pire à Cannes, c'est d’être dans l’obligation d’avoir un avis sur un Pedro Almodovar. Que penser de Julieta, le nouveau mélo du patron de la Movida, un film de femmes, toutes magnifiques, sur la nostalgie, le regret et la culpabilité ? D'une durée heureusement courte (1h30), nous sommes à l'évidence en présence d'un bon film, un vrai retour aux sources après la sortie de route des Amants Passagers. Mais l'émotion et la surprise ? Nada. J'en laisserai l'exégèse (s’il y a lieu d'en faire une) aux journalistes de Gala. Il n'y a rien de pire que de savoir à l’avance ce qu'on va voir.

 

 

Voir du Pays, le nouveau film des soeurs Coulin, s'avère plus intéressant à déchiffrer. Séléctionné dans la section Un Certain Regard, la séance est précédée par une présentation du film par Thierry Frémaux, Directeur Délégué du Festival, et l'ensemble de l'équipe. Titi délivre un petit speech un peu amer sur les accusations de misogynie souvent jetées à la tronche d'une manifestation qui n'en mérite pas tant. Ben là pour le coup, c'est un film réalisé par deux femmes. Dans ta face, le féminisme. S'en suit un mini-esclandre sur la fâcheuse carence de la langue de Molière quand il s’agit de désigner une fratrie de soeurs ("Sororité !" lui oppose-t-on. Mais non, il n'en démord pas). La chanteuse/actrice Soko était apparemment peu affectée par ses déboires amoureux avec la belle KStew, son ex, star du festoche, qui a été flashée sortant d'un yacht main dans la main avec une autre ex. Une histoire pas possible, les amis. Je vous passe les détails.

 

 

Mais quid du film me direz-vous ? Voir du Pays donne à voir un pays (Chypre côté Grèce) mais aussi un espace-temps intéressant : une division de l'armée française, rentrant d'une mission de six mois en Afghanistan, fait escale dans un hôtel quatre étoiles de l'île méditerranéenne. Au programme : relaxation (un peu) et un programme de débriefing en groupe par réalité virtuelle dans le but d'exorciser et de détecter d'éventuelles plaies psychologiques subséquentes au combat. C'est inédit. Plutôt bien vu. Mais pour un petit film français psychologisant, Voir du Pays fait preuve d'une malhonnêteté intellectuelle assez spectaculaire. Par la grâce, en partie, d'un tchekov's gun tellement flagrant, qu’il pourrait être cité comme exemple en cours de scénarisme, les réalisatrices parviennent à dissimuler le véritable sujet de leur film. Croyant assister à une réflexion autour du PTSD, le spectateur sort de la salle un peu sonné par un retournement de situation grossier qui dispense le récit de conclure les arcs narratifs entamés au cours des trois premiers quarts du film. Pas cool.

 

 

Il est temps de visionner le deuxième film en compétition de la journée, Aquarius, du brésilien Kléber Mendonça Filho. Après un magnifique incipit nous faisant découvrir l'héroïne, Clara, et le Brésil post-révolution sexuelle de 1980, on retrouve la protagoniste de nos jours retraitée vivant toujours dans son appartement en bord de mer. Clara, désormais grand-mère, n'en démord pas : elle refuse de quitter l'appartement de sa vie, dernière locataire d'un immeuble racheté par une toute puissante entreprise immobilière. Pour tenter de la déloger, cette dernière va multiplier les vilénies, comme organiser des tournages de films pornos dans l'appartement voisin ou tenter de monter ses enfants contre elle. Clara, babyboomeuse à la sensuelle vitalité, répond coup pour coup. En creux, Aquarius développe une réflexion sensible sur notre rapport au réel et au souvenir. Par exemple, malgré son imposante collection de vinyles, Clara, ancienne journaliste musicale, refuse de critiquer la musique dématérIalisée. Ouverte d'esprit, en contact permanent avec les nouvelles générations, ce n'est pas par sentimentalité qu'elle choisit de s'attacher au tangible (son appartement, sa collection de disques ou de photos de famille) mais par pulsion de vie. L'Aquarius constitue une frontière dans la petite ville de Recife entre la bourgeoisie et les quartiers plus défavorisés. Le véritable luxe consiste à vivre pleinement sur cette délimitation (entre jeunes et seniors, riches et pauvres) comme pour mieux nier son existence. Les incarnations du capitalisme sauvage que constituent les magnats immobiliers dans le film nient cette complexité. C'est la véritable lutte des classes au coeur de ce film magnifique qui choisit d'opposer un idéal libertaire 70's avec le libéralisme d'un grand pays en voix de développement. Dilma Rousseff ne s'y est pas trompée en remerciant via Twitter l'équipe du film pour leur petite manif improvisée sur les marches du Palais des Festivals. La magnifique Sônia Braga, quant à elle, arrache un statut mérité de favorite pour le prix d'interprétation féminine. 

Passons vite sur Ma'Rosa, la nouvelle horreur de Brillante Mendoza. Si c’est avec une certaine subtilité qu’il parvient à faire preuve d’homophobie, il tombe, en revanche, dans le piège d’un misérabilisme crasse capable de faire passer les pires films des frères Dardenne pour une comédie bourgeoise de Danielle Thompson. Après six jours de festival et au moins trois fois plus de péloche amusicale, contemplative et affectée, qu'est-ce que je ne donnerais pas pour un bon gros blockbuster avec des frites.

 

 

Jour 5 : les panneaux d'affichage semblent me narguer. #cannes2016

Une photo publiée par Antoine Escuras (@antoinescu.mov) le

 

Comme souvent, je conclus ma journée par une excursion au petit cinéma Les Arcades, pour une projection de la sélection de l’Acid l'Association pour le Cinéma Indépendant et sa Diffusion (quelqu'un tenait vraiment à cet acronyme, j'imagine). Les films sont sélectionnés par un collège de cinéastes indépendants dont le goût s'avère souvent très sûr. Parmi leurs plus belles prises récentes, on compte La Bataille de Solférino ou Gaz de France. Pas sûr que Le Parc bénéficie d'une telle aura, mais ce deuxième film de Damien Manivel fait preuve d'une belle sensibilité ("Une peau de bébé », comme l'a décrit Benoit Forgeard à l'issue de la projection) dans sa dépiction d'un flirt amoureux entre deux adolescents dans un parc aussi vaste que foisonnant. Après avoir scruté avec une précision toute rohmerienne l'émergence d'un sentiment amoureux, le film bascule dans son second mouvement dans un onirisme lo-fi quasi-shakespearien. Un beau songe d'une nuit d'été pour conclure cette tiède journée de printemps, ruisseau douillet de métrages entre médiocres et moyens, surplombés majestueusement par un Aquarius dément.

crédits photos  vignette : huffingtonpost.fr & cover : 20minutes.fr


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