Antoine à Cannes : Jours 3 et 4

Samedi 14 mai

Le premier film de la journée projeté dans le cadre d'Un Certain Regard : The Transfiguration de l’américain Michael O'Shea, dont c'est le premier long-métrage après un diplôme de cinéma obtenu dans les années 90 et pas mal de petits boulots notamment dans le milieu informatique. Il s'agit d'un "film de vampire" (les guillemets sont importantes), mettant en scène un jeune homme, Milo, vivant dans un projects du Queens new-yorkais. Les gangs qui dominent le quartier se moquent de lui, le taxant de creep sur son passage, et ce, à raison (comme quoi...) : Milo passe son temps libre à tuer et bouffer des inconnus dans les allées sombres. Il exerce aussi une cinéphilie pour le moins ciblée via sa fascination pour la figure du vampire. "- T'as vu Twilight - Non, je préfère Morse." répond-il à sa petite copine pris en flagrant délit de bon goût. Michael O'Shea, adepte d'un "nouveau néo-réalisme" (ses dires), trompe l'ennui en cultivant un vague suspense : alors vrai vampire ou simple taré ? Final décevant. Ne reste que l'ennui. On passe.

Vient le moment d'aborder un concept qui m'est cher : le Film-Sieste®. L'exemple du jour : Happy Times Will Come Soon à la Semaine de la Critique, un film italien. Tu as beau être un minimum cinéphile, ouvert d'esprit et avoir vu le Septième Sceau d'Ingmar Bergman, il est des petites pépites de cinéma qui semblent te susurrer dès la première minute "toi, mon gars, tu vas piquer du nasal". Dans le cas présent, deux évadés de prison tapent un sprint dans une forêt désespérément sous-éclairée et ce, durant dix bonnes minutes. Puis tout devient flou. J'ai cru comprendre qu'il était question de voyage dans le temps. Entre deux roupillons, j'étais surtout dérangé par le personnage de la jeune paysanne italienne, foutue comme une milanaise et habillée en Comptoir des Cotonniers pour faire du tracteur. Puis quand tu vois quatre films par jour, ton esprit commence à établir des connections insensées genre "Tiens, ils marchent dans la boue. Comme dans Ma Loute que j'ai vu hier. C'est peut-être ça le terme sous-jacent de cette 69ème édition...". Puis re-dodo.

 

 

Mon déjeuner. #cannes2016

Une photo publiée par Antoine Escuras (@antoinescu.mov) le

 

Vient le morceau de choix de la journée : American Honey d'Andrea Arnold. La réalisatrice britannique, connue pour Fish Tank, tente l'échappée américaine dans ce road-movie dans le Midwest américain, featuring une Sasha Lane magnifique, un Shia LaBeouf toujours cool malgré une rattail infamante et beaucoup beaucoup de Hip-Hop. Si vous voulez mettre à jour votre playlist Dirty South, c’est le film idéal. J'en veux pour preuve ce petit chef-d'oeuvre dichotomique qui tourne depuis en boucle sur mon spotify : 

E40 - Choices (Yup)

Pour savoir tout le bien que je pense de ce film hypnotisant et passionnant, je vous redirige vers ma critique publiée hier. Il est cependant dommage que le film fasse l'objet de telles divergences sur la Croisette. Il mérite plus que ça. Beaucoup de voix se sont élevées pour se plaindre de la longueur du film, ce qui peut se comprendre, ou, plus grave, de la prédominance de la musique. Aurait-on entendu de telles remarques s’il s'était agi de rock ? 

 

La malédiction continue. En 2012, j'avais raté chacune des séances pour No de Pablo Larraìn. Il faut croire que le duo Larraìn-Garcia Bernal me porte malchance puisque je ne verrai pas Neruda non plus. La (petite) salle 1 du cinéma des Arcades affiche complet, mais je trouve place au dernier moment dans la salle 2 (encore plus petite) pour voir Swagger d’Olivier Babinet présenté dans le cadre de l'Acid. Un documentaire sympathique composé d'interviews d'élèves du Collège Debussy à Aulnay-sous-Bois, ou comment la mode et le style vestimentaire les aident à affronter les affres du quotidien. Ce mix attachant entre Glee et Entre les Murs me console tant bien que mal de mon rendez-vous manqué avec le poète chilien. C'est samedi soir, et pour avoir quelque chose à raconter, je me dirige vers une FÊTE. Attachez vos ceintures, le mode chroniqueur mondain est enclenché. Tremble Emmanuel de Brantes. 

À l'occasion de la présentation de Grave à la Semaine de la Critique, je me rends à la fête du film au bar de l'hôtel 3.14, le Mano. La décoration oscille avec audace entre trois thèmes : le Cirque, le Bouddhisme et l'Art Contemporain.

 

 

Parce que pourquoi pas ? #cannes2016 #leMano #314

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Les people sont là : Cedric Klapisch, Gaspard Ulliel, Vincent Lacoste... Et surtout Julie Gayet, productrice du film en question, et qui devant l'afflux soudain d'invités est obligée de fendre la foule direction la sortie, encadrée de deux malabars rémunérés par mes impôts. Mais la vraie star demeure Charles Tesson, le président de la Semaine de la Critique, (accessoirement un de mes anciens profs de cinéma à la fac), déchiré entre la rébarbative nécessité de networker et le besoin viscéral de danser sur une playlist inventive, sans concession que n'aurait pas reniée Béatrice Ardisson. Quatre coupes du champagne magique de Cannes qui dispense de gueule de bois et malgré la promesse d'un Open Bar jusqu'à 9 heures du matin, me revoici Rue d'Antibes à marcher vers mon "lit".  

Dimanche 15 mai

Pour me donner bonne conscience, je décide de commencer ma journée par la projection du film en question, Grave de Julia Ducournau, une petite merveille. Il faut savoir que contrairement à la Sélection Officielle, les sections parallèles telles que la Semaine de la Critique et la Quinzaine des Réalisateurs vendent des places auprès du grand public. On est dimanche matin, beaucoup de critiques et de professionnels ont la gueule de bois. Le public est donc, en grande partie, composé de Cannois retraités, un peu là par hasard. Difficile d'imaginer qu'ils iraient voir un film d'auteur horrifique français porté sur le cannibalisme et la dissection de chiens. Petit exploit donc pour le film : Grave parvient à proposer une expérience suffisamment engageante et ludique pour plaire à ce public de seniors, sans rien concéder question hémoglobine et visions dérangeantes. "Ah ah ah. C'est dégueulasse. Oh oh oh." Le film de Julia Ducournau a transformé l'Espace Miramar en véritable cinéma de quartier. Ce n'est pas la moindre des réussites.

 

En sortant de la salle, je croise Samy Naceri. Il a l'air moins excité que trois ans auparavant, quand je l'avais aperçu faire son fameux esclandre devant le Carlton. Je reçois peu après une notification Morandini Blog (ne vous moquez pas, c'est très pratique) m'informant qu'il avait été arrêté par les flics. Certaines choses ne changent pas. Mais on a tous droit à une seconde chance...

Mademoiselle de Park-Chan Wook, en séance de rattrapage, est d'un autre niveau. Dans la Corée des années 30, une jeune arnaqueuse entre au service d'une richissime japonaise pour la convaincre d'épouser un complice. Bien sûr, rien ne se passe comme prévu, et les deux femmes finissent par éprouver une forte attraction l'une pour l'autre. Mademoiselle (Agassi en VO, cherchez pas) est un pur récit érotique, sensible, stimulant et drôle. Au sein d'un cinéma cannois dépeignant souvent la sexualité comme morbide ou scandaleuse, il est rafraîchissant de suivre ce beau film d'initiation au plaisir aussi léger que sophistiqué. Et la mise en image inspirée de Park-Chan Wook où conflue expressivité des mouvements de caméra et précision du montage, fait des merveilles.

Le gros morceau de la journée : Paterson, le nouveau film très attendu de Jim Jarmusch.

 

 

Ma vue de l'ecran pour le Jarmusch. Heureusement que c'est pas Autant en Emporte le Vent. #jarmusch #cannes2016

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Malgré une bonne heure à poireauter dans la queue, j'ai bien failli ne pas rentrer à la première séance de presse. C'est que Jarmusch à toujours été un chouchou des critiques. Il incarne une valeur sûre, un cocon douillet de pellicule apaisée toujours propice à l'analyse filmique, même dans ses errances les moins passionnantes.

J'ai bien mis 5 minutes à me remettre quand j'ai réalisé qu'Adam Driver jouait le rôle d'un bus driver. Ça n'a fait rire que moi, j'ai l'impression. Mais connaissant Jarmusch et compte tenu du fait que Driver incarne un personnage nommé Paterson, habitant dans une ville qui s'appelle elle-même Paterson, dans un film titré Paterson, je me dis qu'il est aisé d'imaginer le type d'associations d'idées tordues pouvant bien tempêter dans l'esprit joueur et prolixe du réalisateur. Pas de coïncidences chez Jarmusch.

 

Crédits photos vignette : purepeople.fr  cover : Anne-Christine Poujoulat 


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