Antoine à Cannes : American Honey, road to the Star

Shia LaBeouf explose dans un grand film américain par une cinéaste britannique surdouée. 

Il se dit que pour provoquer une véritable identification chez le spectateur, il est primordial de montrer le protagoniste principal dans la pire situation possible. Si le Président des Etats-Unis rentre dans la pièce et trébuche sur le tapis du bureau ovale, le spectateur choisira instinctivement de s’identifier à lui. 

Dans American Honey, on fait la connaissance de Star (Sasha Lane, une révélation) dans la pire situation possible : accompagnée de deux enfants en bas-age, les pieds dans une benne à ordure, elle tente de subvenir aux besoins de ses proches. Elle fait alors la rencontre de Jake (ShiaLaBeouf), membre d’une bande de jeunes chiens fous arpentant les Red States pour refourguer des abonnements à des magazines. Star, tout juste 18 ans, finira bien sur par intégrer ce pool de VRP bigarré, pour s’embarquer dans un récit d’initiation fait d’amourettes et de menus larcins.

Un conseil pour commencer : si vous êtes allergique au Rap US, passez votre chemin. Au cours des nombreuses scènes de route qui émaillent ce film présenté à Cannes dans un montage de presque 3 heures, les jeunes vendeurs (tous blancs) passent leur temps à entonner des rengaines de Dirty South à la basse trainante. La musique est loin de constituer un élément anecdotique : elle est constituante du rapport au monde de l’Americain. Toujours intradiégétique, on la trouve partout. Dans les rades poisseux de danse country, dans les supermarchés. 

Andrea Arnold, l’auteure britannique célébrée en 2009 pour Fish Tank, se lance ici dans sa première aventure américaine. Pour ce faire, comme d’autres auteurs européens passés par la case US, le road-movie apparaît comme le genre de prédilection, celui le plus à même de passer en revue les disparités à l’oeuvre au pays de Barack Obama et Donald Trump. La réalisatrice à eu l’intelligence d’opter pour un terrain de jeu aussi vaste que peu exploité par le cinéma : le Midwest. Le coeur de l’Amérique, battant au rythme des pompes à pétrole et des prêches du dimanche. Le personnage de Krystal, intraitable chef d’entreprise en poom poom short comme tout droit sortie d’un clip de Miley Cyrus, occupe une fonction essentielle pour la démarche sociologique du film : c’est elle qui a chaque nouvelle ville prend soin de pitcher la démographie ciblée. Ici, les gens sont pauvres. Là, vous ne trouverez que des tarés de la Bible. Ailleurs, on est chez les ouvriers pétroliers. Ils ne savent pas quoi faire de leur argent. Plumez-les. Encaissez. 

Esthétiquement, c’est implacable. Comme si on avait plaqué sur du pur naturalisme documentaire la palette de couleur de David Lachapelle. La caméra d’Arnold, à l’instar de son personnage principal, se révèle sur-perceptive, toujours aux aguets, susceptible de basculer le point sur un insecte qui passe ou un avion dans le ciel, sans jamais tomber dans la pose auteuriste. Une merveille de direction d’acteur. 

American Honey fait carton plein pendant ces deux premiers tiers. On suit avec une passion extatique les premiers pas de Star. Terrible épée de Damoclès : celle d’être (littéralement) laissée sur le bord de la route. Elle doit apprendre à étouffer ses sentiments, à baiser sans lendemain, à nier son humanité pour s’intégrer. Pour la promesse d’une vie de vadrouille et par pure crainte du déclassement. La force du film constituera son ultime faiblesse : sa romance biscornue et bâtarde entre Star et Jake. Leur rencontre, hypnotique, magnifique dans les rayons d’un Wal-Mart sur du Rihanna (oui, oui), imprimera longtemps la rétine et l’oreille. 

Shia Labeouf prouve une nouvelle fois son statut d’acteur précieux, au corps coincé entre l’adolescent malicieux et l’adulte bourru. Une pure présence. Mais ne sachant trop comment conclure, Arnold laisse un peu les choses en plan dans son troisième acte, préférant botter en touche en filmant les lucioles au lieu d’aboutir de manière satisfaisante son beau récit d’initiation et d’émancipation. Arnold n’est pas passée très loin du chef-d’oeuvre avec son Rosetta américain qui sent bon la pop-culture et le whisky de supermarché.


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