Antoine à Cannes : Toni Erdmann, père-fille mode d'emploi

Le film de l'allemande Maren Ade constitue un souffle d'air frais au milieu d'une Sélection Officielle remplie à craquer de vieux habitués.  

Quoi de plus risqué qu'une projection de presse à Cannes ? Pas de cartons d'invitation, pas de professionnels. Juste un bon millier de cinephiles de tout âges, repus de films en tout genre, valdingues au milieu d'un planning herculéen de minimum 4 films par jour. Mais parfois (rarement si on en croit les habitués), la magie opère et on se retrouve à applaudir à tout rompre devant une comédie dramatique teutonne de quasiment 3 heures.

En découvrant la durée du troisième film de Maren Ade, on la mettra aisément sur le compte de l'aspect "salle de montage" du festival. Nombre de cinéastes proposent aux festivaliers des cuts gonflés pour ensuite couper dans le lard avant la sortie salles. 



Mais il n'a rien à jeter dans Toni Erdmann.

C'est sa durée, maousse, qui constitue sa valeur, permettant à la cinéaste de développer un sens du timing aussi sophistiqué qu'iconoclaste (car oui, c'est une comédie), de creuser en profondeur la complexité d'une relation père-fille et d'aborder en creux des questions societales fondamentales. Oui. Tout ça.

Inès, une jeune loup du conseil financier mutée dans un Bucarest en pleine explosion économique, doit concilier ses impératifs professionnels avec la visite de son père, un vieux libertaire accro aux farces et attrapes. Petit à petit, il va tenter de la reconquérir par le rire et la fantaisie en créant un alter-ego : Toni Erdmann, "coach en vie".

Contrairement au film de Cristi Puìu, d'une durée analogue et présenté la veille en compétition, la durée n'est pas un prix ici, mais un luxe. Il suffit de trois scènes pour clairement introduire le personnage de Winfried, vieux briscard soixante-huitard, peiné par la disparition soudaine de son chien et la froideur de sa capitaliste de fille.

En se reconquérant, ils vont apprendre à se connaître, et à reconnaître ce que l'un doit à l'autre. L'intelligence du film réside dans ce parti-pris d'ancrer la drôlerie du film principalement par le personnage d'hurluberlu de Wilfried, infiltrant ce microcosme du conseil financier avec malice. Un halo de pur entertainment au milieu d'un dispositif réaliste.

Le personnage d'Inès, un vrai grand personnage de femme plongée dans un milieu phallocrate ("Si j'étais feministe, je ne supporterais pas les hommes comme toi"), va bien évidemment se retrouver contaminée par la tendre folie de Winfried. Et ce sont ces scènes, anthologiques à coup sûr, qui ont provoqué un tel transport auprès de journalistes de projo presse. Applaudissements au milieu de la séance et gloussements extatiques en prime.

La pure originalité du cinéma de Maren Ade mériterait une palme d;or à coup sûr. Peut-être Toni Erdmann devra-t-il se contenter d'un prix d'interprétation pour l'un de ses deux comédiens (Peter Simonischek et Sandra Hüller, indifferement). Dans tous les cas, ce ne sera pas volé.  


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