Antoine à Cannes : Jours 1 et 2

Jeudi 12 Mai

J'arrive à Cannes du train de nuit. Après un passage à la consigne de la gare, vigipiratée à fond comme le reste de la manifestation culturelle la plus importante du monde et de la galaxie, j'arrive en un temps record à récupérer mon accréditation. 

 

Le public qui attend George Clooney, Julia Roberts et Jodie Foster. #moneymonster #cannes2016

Une photo publiée par Antoine Escuras (@antoinescu.mov) le


Moins d'une demi-heure après avoir posé le pied sur le quai, me voici dans le Théâtre Lumière devant Rester Vertical, le nouveau film d'un cinéaste chéri : Alain Guiraudie. Cet enfant du sud-ouest, longtemps adepte du DIY, et désormais protégé de Sylvie Pialat, peine à atteindre les sommets franchis par l'Inconnu du Lac, son thriller romantique queer qui avait bouleversé le paysage cinématographique français il y'a deux ans de cela. Mais les grands auteurs se reconnaissent souvent plus par leurs films mineurs que par leurs coups de maître. Puis comment en vouloir à un mec capable d'accoucher d'un fait divers tel que "Un homme sodomise un vieillard pour l'euthanasier devant son bébé" ? Guiraudie, c'est un punk, un deglingo. Comme si Sid Vicious avait fait un enfant avec un pilier du XV de France dans un backroom sordide et pourtant étrangement sensuel de l'equivalent toulousain du Marais. Le cinéma français a desperement besoin de dudes de sa trempe. Et c'est sans parler de LE PLAN. Un morceau de film tellement choquant, deboulant sans prévenir au détour d'une conversation, et qui va hanter l'occipit du moviegoer. 

Tant et si bien que c'est tout ce dont me parler mon voisin à la séance suivante (Clash, un huis-clos franco-egyptien se déroulant dans un fourgon de l'armée pendant les manifestations cairotes de 2013 opposant pro-militaires et frères musulmans, ce qui constitue comme tous les High Concepts de ce genre une idée brillante, certes, mais qui peine à dépasser son aspect anecdotique). Je n'ai pas demandé le nom de mon voisin de séance. Vous constaterez sûrement à plus d'une occasion mon absence absolue de networking, si vous continuez à suivre cette chronique. Je vais pourtant devoir faire appel à un minimum de sens du contact si je veux remplir mon objectif, la seule véritable raison de ma présence ici : rencontrer Arnaud Desplechin, mon idole absolue derrière Tina Fey et le Monstre du Loch Ness, membre du jury de la Sélection Officielle cette année (Desplechin, hein ? Pas Nessie. Si seulement...).  

La perspective de rester éveillé durant l'intégralité du nouveau film de Cristin Puìu, Sieranevada, une chronique familiale roumaine maousse de 2h53, semble illusoire. Et en effet : 3/4 d'heures de sieste. Mais quel film ! Le dispositif filmique peut sembler aride dans un premier temps (le film est intégralement capté  en longs plan-sequences panoramique), mais la causticité, l'intelligence des dialogues donnent au nouveau film de l'auteur de La Mort de Dante Lazarescu un aspect irresistible. Hilarant, prenant. Imaginez Festen dans un 40m2, la subtilité en plus, l'inanité de la mise en scène en moins. Le cinéma roumain, c'est vraiment d'enfer.


J'ai un autre objectif pour ce festival, que certains trouveront un peu poseur peut-être : ne pas utiliser mon noeud papillon. J'ai du me contenter d'un costume de seconde zone, vaguement assorti. Je ne veux pas avoir à l'utiliser pour les séances de gala. On verra bien.

Mais ça ne m'empêche pas de bénéficier de l'effet STRASS et PAILLETTES. Je me rends à l'ouverture de la Semaine de la Critique. Petite introduction du directeur de cette section parrallele, Charles Tesson, qui en bon cinéphile français à l'ancienne peut difficilement enchaîner deux phrases sans citer Jean Renoir ou Jacques Tati. Au programme, Victoria de Justine Triet. Au casting ? Virginie Efira, Vincent Lacoste, Melvil Poupaud et un copain de la réal, Aurelien Bellanger, un romancier post-houellebecq que j'adore (Jettez un oeil à ses livres. Sérieusement.). Pas de dress code dans l'espace Miramar, Virgine Efira, bien qu'epoustouflante dans son fuseau Dior - je suppute - apparaît légèrement overdressed. Mais avec ce charme et ce sourire qui irradient tout autant l'étroit Espace Miramar que la comédie très réussie de Justine Triet. On rit. Franchement. La greffe étonnamment fructueuse entre le psychodrame semi-improvisé caractéristique de Triet et le jeu d'Efira portent le film. Suite au succès de la Bataille de Solferino (indéniablement un des meilleurs films français de cette decennie), Justine Triet bénéficie ici d'un budget plus confortable. On peut regretter qu'après un premier film époustouflant, elle semble livrer un autre premier film, plus "français" dirons-nous. Mais son savant mélange de procedural et d'étude de caractère post-feministe ont tout pour charmer.

Il est tard. Enfin, tôt si on suit les standards cannois mais je suis claqué. Je prends la direction de ma tente. 

Vendredi 13 Mai

Car oui, j'ai une tente. Pour des raisons financières (mais aussi, ne nous voilons pas la face, pour des raisons purement pécuniaires), j'ai du me retrancher à quelques 4 kilomètres du Palais des Festivals, dans un charmant camping, le Ranch. L'endroit est peuplé de bungalows portant des noms tels que "O'Hara" (clin d'oeil, clin d'oeil) principalement habité par des membres de la sécurité du festival. Piscine chauffée, baby foot, billard, toussa. Voici ce que je vois de ma tente :

 

La vue de ma tente #glamour #cannes2016

Une photo publiée par Antoine Escuras (@antoinescu.mov) le



Glamour, non ? Un arrêt de bus est judicieusement disposé en face du camping, et si je calcule bien mon coup, je peux accéder aux projections en 25 minutes, tente Quechua à porte. 

Le froid, le vent, l'humidité. Je ne change pas trop d'univers avec le nouveau Bruno Dumont, Ma Loute, tourné, comme la quasi-integralité des films du monsieur dans le Nord de la France. Après l'implacable succès critique du P'tit Quinquin, Dumont s'est senti pousser des ailes et a entamé une refonte de sa filmographie, une mutation spectaculaire en une sorte de Blake Edwards ch'ti. Ma Loute reprend un postulat proche du P'tit Quinquin (paysans du coin et enquêteurs pieds nickelés) en y greffant un troisième registre comique porté par un beau quatuor d'acteurs professionnels, Luchini et Binoche en tête. Passée la satisfaction de voir ces derniers s'adonner à un cabotinage digne de la Cage aux Folles, le film, comme ses personnages, patauge dans la gadoue sans vraiment passionner. Les gags rigolos ("Ah ah le gros il est tombé") tournent vite au slapstick à la limite de la balourderie. Et quand Dumont rechute la tête la première dans ses délires mystiques, à base de grâce et d'apparitions divines, le spectateur aura déjà décroché de ce machin surproduit. Le P'tit Quinquin saison 2 s'il vous plaît ! Magnifique photographie de Guillaume Deffontaines, cela dit.

J'ADORE faire la queue lorsqu'il s'agit de m'enfiler un film allemand de 2h52, je me prépare à découvrir Toni Erdmann de Maren Ade, réalisatrice munichoise. La sélection en compétition officielle de son troisième film avait fait office de bonne nouvelle pour l'intellegentsia critique. Elle et le brésilien Kleber Mendonça Filho sont censés incarner une vent de liberté soufflé sur une sélection officielle trop souvent acquise aux fameux "habitués" (Pedro Almodovar, Ken Loach, Max Pecas toussakoi). Il fallait être à la hauteur de la hype et à la hauteur de la la hype Maren Ade a été. Les trois heures passent comme un souffle, au rythme de cette comédie rythmée, tendre, décalée et jubilatoire. On rit beaucoup, et on laisse échapper quelques larmes. On guette la faute de goût, le final choc et toc, véritable cancer du film à festival. Il n'en est rien. Une expérience de cinéma, Toni Erdmann derrière une fausse simplicité révèle une cinéaste toujours maître de ses effets. Encore une belle palme d'or potentielle promise "seulement" à un prix d'interprétation. 


Rien de tel qu'une Séance de Minuit cannoise pour se vider l'esprit après un vrai beau film qui questionne votre rapport au cinéma, à la vie, aux allemands. Train to Busan de Yeon Sang-Ho (ou Sang-Ho Yeon. C'est au choix. Faites votre vie.) un jeune cinéaste venu de l'animation. En somme, ce film de mort-vivants propose un mash-up entre Snowpiercer (le train) et 28 Jours Plus Tard (les zombies courent vite) donne à voir l'habituelle maestria-des-jeunes-cineastes-coréens. Qu'importe que le scénario ne brille pas par sa subtilité. Qu'importe que son jeu de métaphores politiques (La Corée du Nord ! Le capitalisme sauvage !!) apparaisse déjà vieillot. En Séance de Minuit, on applaudit à tout rompre la moindre passe d'arme. On jubile aussi franchement que Quentin Tarantino téleporté dans un double feature pourri de la banlieue de Los Angeles. Bref, on satisfait le pauvre journaliste de Mad Movies qui a traversé l'hexagone en TGV pour roupiller devant des méditations moldaves de 4h30 sur la religion orthodoxe.​​

 

Pas de selfie sur les marches, mais une photo des marches quand même, allez...

Une photo publiée par Antoine Escuras (@antoinescu.mov) le


​Comment ça, vous voulez un classement pour connaître ma palme d'or? Ok, allons-y.

1. Toni Erdmann
2. Rester Vertical
3. Sieranevada

J'ai boycotté le Ken Loach. Je veux bien être sympa mais il y'a des limites. 

Crédits photos cover et vignette : Allociné.fr


Dans l’ordre