Antoine à Cannes : ici le loup tue

Après avoir dynamité le cinéma français avec L'Inconnu du Lac, Alain Guiraudie ouvre la compétition cannoise avec Rester Vertical, une descente aux enfers aussi bucolique que décalée.

Un homme parcourt les routes montagneuses et serpentées de la Lozères. Il sort de sa voiture pour arpenter la lande et fait la rencontre d'une jeune bergère faisant paitre son troupeau. Léo explique : il vient pour voir le Loup, qui hante cette région desertique. S'en approcher le plus possible, car comme tout à chacun, il lui "fait peur et (le) fascine à la fois".

De là, Leo, scenariste vagabond à la recherche de l'inspiration, va parcourir la France, devenir père, fuir ses reponsabilités jusqu'à se retrouver conspué, rejeté, abandonné. Un autre Roi de l'Evasion (titre du premier "gros budget" de la carrière de Guiraudie, habitué pendant des decennies aux prods riquiquis du Sud-ouest ), un specialiste de la fuite en avant.

Intéressant que Guiraudie ait choisi un scénariste comme alter ego, tant ce film, presenté en Sélection Officielle, brille par ses qualités scénaristiques. L'Inconnu du Lac constituait déjà un remarquable précis de construction hitchcockienne. Guiraudie prouve definitivement ici qu'il sait traiter un sujet (les responsabilités comme entraves à la liberté de l'artiste/homme) sans jamais basculer dans le film à thèse ou délaisser des questions de pur cinéma. Rester Vertical se regarde sans réfléchir, la "transgressivité" guiraudienne trouvant des manifestations toujours plus osées (preparez-vous à un plan choc au premier tiers du film) via des séquences coup de poing distillées ça et là du métrage propres à happer l'attention. 

Cette fascination pour le mal (Ici le loup) qui était déjà au coeur de L'Inconnu du Lac, semble travailler en profondeur et dans la durée le cinéaste. Quand Rester Vertical prend parfois des airs de chasse au dahut, c'est à la lumière d'un somptueux final animalier qu'on comprend qu'il ne s'agissait que de chemins de traverse. Autant de pas de coté propres à nous faire épouser la descente aux enfers tragico-burlesque de Léo, sa quête du mal(e) en nous.

On pourrait chipoter en exprimant notre crainte de voir Guiraudie s'enfoncer toujours plus loin dans cette veine transgressive, ce recours systématique aux corps originaux et à la figure de l'agriculteur gay, dans le seul but de choquer toujours plus le bourgeois, et ce jusqu'à un jour peut-être tomber dans une espèce de caricature de son propre cinéma. Nous n'en sommes pas encore là. Si l'essai de L'Inconnu du Lac n'a pas été tout à fait transformé, Alain Guiraudie prouve cependant qu'il est un pilier du cinéma français contemporain. 


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